L’Europe de Bruno Le Maire : l’ambition sans la cohérence

Image for post
Image for post
Bruno Le Maire aux 40 ans de l’Institut Français des Relations Internationales

Répétant le mantra de la souveraineté et de la protection, le Ministre français de l’Economie et des Finances illustre les limites de la conception macronienne de l’Europe.

Le mercredi 10 avril, Bruno Le Maire est l’invité d’honneur de l’Institut Français des Relations Internationales (Ifri). L’Institut fête alors son 40ème anniversaire dans le décor somptueux du Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. La fresque, les dorures et les boiseries se prêtent volontiers à l’exercice du discours magistral. Le thème — l’avenir de l’Europe face à la compétition sino-américaine — encourage à la dissertation. Le cadre est grandiose, la foule à l’écoute.

Et pourtant, si les mots sont de Bruno Le Maire, ils sonnent comme ceux d’Emmanuel Macron. Les thèmes sont la souveraineté et la protection, désormais chers au Chef de l’Etat. Le ton est sec, menaçant et l’avertissement de mise.

Le message se veut celui de la tribune sur la “renaissance européenne”.¹ En amont des élections de mai, l’exécutif continue de présenter ses thèmes de campagne. En filigrane, cependant, le motif récurrent semble être la contradiction.

A commencer par l’incitation à poursuivre l’intégration européenne, car “on n’a jamais fait rêver les peuples avec un marché”, suivie immédiatement par un appel à créer un “empire européen”. Au moment où la contestation sociale en France critique la verticalité du pouvoir et où certains pays de l’Est — avec lesquels Bruno Le Maire indique vouloir plus de contacts — critiquent vertement Bruxelles, l’insistance sur la création d’un empire, si paisible soit-il, est surprenante.

En effet, si les politistes ne s’accordent pas sur le sens exact du terme, celui-ci renvoie fréquemment à la centralisation du pouvoir, à la coercition et au manque de liberté. Et ni l’Empire Romain de l’Antiquité, ni le Saint Empire Romain Germanique du Moyen-Age, ni les empires centraux du XIXème, ni encore les empires coloniaux ne semblent des modèles aptes à faire rêver les européens d’aujourd’hui.

Pendant un bref moment, la référence au besoin d’empire semble même justifiée par la nécessité de frontières pour l’Europe. Mais Bruno Le Maire ajoute dans la foulée qu’il “ne connait aucune construction politique possible sans frontières claires et défendues”. Force est de constater que si toutes les constructions politiques ont des frontières claires et défendues, nous ne sommes donc pas dans l’obligation de créer un empire pour assurer les nôtres.

Reste cette volonté floue d’empire. Pour quoi ? Dans quel but ? Si on admet que l’idée réside plus dans la figure de style que dans la proposition institutionnelle, pour quel symbole ? Au-delà du désir d’interpeller ou de choquer, l’idée, au mieux, ne cadre pas avec les valeurs énoncées et, au pire, inquiète sur les intentions.

Dans la même lignée de raccourcis que l’on n’explique pas, le Ministre passe d’une affirmation tout à fait acceptable selon laquelle “le modèle politique qui est le nôtre est unique” à une causalité dépourvue de sens : l’Europe “est singulière et c’est pour cela qu’elle est forte.”

La construction européenne est effectivement un processus unique dans l’histoire mondiale. Il existe de nombreux exemples d’Etats décidant de se rassembler en union politique mais la profondeur de l’histoire européenne confère à notre Union un caractère évidemment singulier.

Rien cependant n’indique ou ne soutient que c’est cette singularité qui est la source de notre force. Et peu d’éléments attestent d’ailleurs que nous soyons forts. Que nous ayons du potentiel, oui : notre démographie, notre culture, notre éducation, nos systèmes sociaux. Tous ces éléments nous confèrent une puissance potentielle, mais l’UE — comme le rappelle Bruno Le Maire — n’a pas véritablement développé sa puissance sur la scène internationale.

Il semble plus probable, au contraire, que nous soyons forts, non pas dans les domaines où coexistent la souveraineté européenne et la souveraineté nationale, mais bien dans ceux où nous avons réussi à décider en commun. Nous pouvons négocier des accords commerciaux d’égal-à-égal avec les plus grands pays parce que la Commission négocie pour un marché de plus de 500 millions de consommateurs. Notre monnaie est forte — même si moins que le dollar — parce qu’elle est commune. En revanche, nos banques sont faibles, notre politique étrangère inaudible et notre pouvoir militaire inexistant.

De ce point de vue, le satisfecit “n’allons pas chercher ailleurs le modèle politique qui est le nôtre” sonne moins comme une marque de fierté que comme une excuse à la paresse intellectuelle, disant, en substance, “contentons nous de ce que nous avons au lieu de regarder comment les autres s’y sont pris et ce que nous pouvons en apprendre”.

Nous grandirons, au contraire, quand nous aurons le courage de regarder autour de nous et de nous inspirer, chez les autres, de ce qu’il y a de meilleur, ou de refuser les modèles établis pour des raisons objectives ou de valeurs et non simplement par attachement à une singularité de fait.

Enfin, le Ministre revient sur les relations avec le reste de l’Europe, reconnaissant que la France doit “éviter de se retrouver dans un splendide isolement”. A l’aune du Conseil européen du 10 avril où Emmanuel Macron s’est justement illustré par sa position à rebours des autres dirigeants européens — une manoeuvre vue comme un positionnement pour son électorat national²—, la remarque parait aujourd’hui cocasse. Notons aussi que la tribune d’Emmanuel Macron sur la “renaissance européenne”, pour innovante qu’elle soit dans sa manière de s’adresser aux européens, a consacré la volonté du Président d’agir en solitaire.

Le Brexit, justement, “doit nous amener à repenser complètement nos alliances traditionnelles au sein de l’Union européenne”. Et, pour cela, une proposition innovante : “le couple franco-allemand reste le cœur nucléaire de la construction européenne.”

Bien évidemment, la déception est grande. Non seulement le discours n’apporte rien de novateur dans les institutions ou dans la coopération, mais il enferme la France dans une collision frontale avec l’Allemagne alors même que celle-ci, par la voix d’Annegret Kramp-Karrenbauer, vient d’opposer une fin de non-recevoir claire aux propositions d’Emmanuel Macron.³ Dans un jeu à 27, pourquoi donc se mettre pieds et poings liés avec celui qui le plus clairement s’oppose à nous ? Pour la gloire que son retournement nous procurerait ?

Comme souvent dans la perspective française de l’Europe, c’est faire fi de nos amis européens et de la considération élémentaire que nous devons nous procurer les uns aux autres. C’est dire à nos partenaires : “ce qui compte, avant tout, avant l’Europe, c’est la France et l’Allemagne”. Comment s’étonner alors que 13 pays européens aient aujourd’hui signé des mémorandums de participation au projet chinois de “nouvelle route de la soie” ?

A ceux qui reprocheraient le manque de vision d’une perpétuelle insistance sur le couple franco-allemand, Bruno Le Maire se veut rassurant : “les accords franco-allemands, qui étaient il y a encore quelques années un point d’aboutissement, ne sont plus désormais que des points de départ. Ce point de départ est indispensable mais nous ne pouvons plus considérer que c’est un point d’aboutissement.”

Malheureusement, ces commentaires ne font qu’entériner une réalité préoccupante pour l’Europe : le moteur franco-allemand est bien devenu une fourche caudine franco-allemande. Un accord franco-allemand est donc, du moins côté français, une condition indispensable à toute entreprise commune. Certes, les deux pays sont les plus grandes démographies européennes mais, à 29% de la population de l’UE, ce verrou est difficile à justifier au reste du continent. En tant qu’Italien, Autrichien, Polonais ou Bulgare, pourquoi accepter de céder plus de compétences à l’Union européenne si c’est pour se placer sous une pré-entente franco-allemande ?

Un thème essentiel est particulièrement absent du propos de Bruno Le Maire, comme souvent chez Emmanuel Macron lui-même : celui de la démocratie européenne. La démocratie est, au mieux, abordée du point de vue national mais jamais mentionnée sous l’angle européen. Or le ciment de nos institutions, la force de nos sociétés, depuis la fin des monarchies autoritaires, c’est bien cette démocratie, ce pouvoir reconnu aux citoyens qu’ils sont les maîtres de leur destin et que les choix d’avenir sont entre leurs mains.

L’Europe d’aujourd’hui n’est pas à la hauteur des exigences démocratiques que les citoyens sont en droit d’attendre. Nous assurons la démocratie au niveau national mais continuons de la nier au niveau européen, de prétendre qu’une somme de démocraties est un système démocratique, que la somme des intérêts particuliers nationaux est l’intérêt général européen.

Sous cet angle, la référence au couple franco-allemand comme “cœur nucléaire” de l’Europe est révélatrice. L’énergie nucléaire, quand elle fonctionne, est puissante. Mais quand elle échoue, elle est dévastatrice. Qui plus est : même en période de bon fonctionnement, elle produit en permanence des déchets toxiques que nous ne savons pas gérer, qui empoisonnent notre environnement sans remède en vue, sinon par un enfouissement simpliste.

Non seulement le couple franco-allemand comme cœur de l’Europe est donc dangereux pour la stabilité des institutions, mais l’insistance sur cette perspective nationale et non européenne — les Etats-nations avant les citoyens, l’intergouvernemental avant le communautaire — perpétue la création d’un nationalisme toxique consubstantiel à cette dynamique de gestion nationale. Un déchet que nous ne savons gérer et que nous ne pourrons pas éternellement enfouir par des lois électorales en sa défaveur.

Nous ne règlerons la question des nationalismes que lorsque nous aurons dépassé la nation comme horizon de la politique européenne. A l’heure de la prise de conscience environnementale, remplaçons donc ce cœur nucléaire centralisé, par une politique plus distribuée, plus diversifiée, plus renouvelable — en un mot, plus démocratique.

Le résultat de cette incapacité à penser la démocratie européenne se retrouve dans la vacuité des solutions énoncées : la création d’un “empire” européen, la singularité comme source de force, ou encore la perpétuation du couple franco-allemand envers et contre tout.

Pas de perspective d’intégration ou de démocratisation mais la protection comme unique but : “protéger nos concitoyens, protéger nos frontières, protéger nos technologies, protéger nos investissements”. Pas pour une fin particulière mais “parce que c’est ce que fait la Chine, c’est ce que font les États-Unis”. La réduction du monde aux antagonismes, la rivalité comme avenir. D’où la dichotomie des possibles : “empire paisible ou vassalisation”, la puissance ou la disparition.

A ce choix mortifère, nous devons opposer la création d’une démocratie européenne. La démocratie comme dépassement de l’Etat-nation et des nationalismes. La démocratie aussi comme modèle au niveau mondial. N’allons pas imiter les Etats-Unis ou la Chine dans leur errements, ne réduisons pas le monde à un jeu tripartite ; il est trop grand pour cela. La France gagnera à la démocratisation de l’Europe, et l’Europe gagnera à la démocratisation du monde.

Au moment où des populations continuent de prouver que les despotes ne sont pas indétrônables, montrons que l’intérêt général est plus fort que les volontés hégémoniques. Faisons rêver l’Europe et inspirons le monde.

Written by

Founder of European Democracy Consulting eudemocracy.eu 🇪🇺 | President of EuropeanConstitution.eu 📜 | Founding Member of Mieux Voter 🗳

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store